La Suisse dispose d’estimations sur les entreprises confrontées à une succession. Mais suivre celles qui sont effectivement transmises et leur capacité à continuer après le changement reste beaucoup plus difficile.

La Suisse sait combien d’entreprises naissent, disparaissent, emploient, grandissent ou font faillite.

Lorsqu’il s’agit de transmission, la photographie devient moins nette.

Plus de 100’000 entreprises suisses seraient concernées par une succession. Le chiffre donne la mesure d’un enjeu économique majeur.

Mais il ne signifie pas que 100’000 entreprises cherchent aujourd’hui un acquéreur.

Et il ne nous dit pas combien seront effectivement transmises.

Une difficulté supplémentaire apparaît lorsque l’on regarde ce qui se passe après la transaction.

Une entreprise peut changer de propriétaire tout en continuant juridiquement et statistiquement son existence. Pourtant, à l’intérieur, des responsabilités, des connaissances, des relations commerciales, des décisions et parfois une partie de sa capacité à créer de la valeur doivent changer de mains.

Nous savons donc relativement bien estimer une population potentiellement concernée par la succession.

Nous savons beaucoup moins bien observer la transmission effectivement réalisée et ce qu’elle produit ensuite.

C’est peut-être là que se situe un angle mort du débat suisse sur la succession des PME.

100’000 ENTREPRISES, QUE MESURE RÉELLEMENT CE CHIFFRE ?

Selon les données de Dun & Bradstreet reprises par le Portail PME de la Confédération, 101’427 entreprises étaient concernées par une succession en 2024.

L’indicateur est précieux, mais il doit être interprété avec précision.

Il ne recense pas les entreprises ayant déclaré rechercher activement un acquéreur. L’estimation repose notamment sur l’âge des personnes qui détiennent ou dirigent les entreprises inscrites au registre du commerce.

Une entreprise dont le propriétaire atteint un certain âge n’est pas nécessairement en vente.

Inversement, une transmission peut être déclenchée pour d’autres raisons que l’âge.

Le chiffre mesure donc avant tout un potentiel de succession.

Ce n’est pas une faiblesse de l’étude. C’est une indication de la difficulté même à mesurer le phénomène.

ANGLE MORT 1 : COMBIEN DE PME SONT RÉELLEMENT TRANSMISES ?

La question paraît élémentaire.

Combien de PME changent effectivement de mains chaque année en Suisse ?

  • Combien sont transmises au sein de la famille ?

  • Combien à des collaborateurs ?

  • Combien à un acquéreur externe ?

  • Combien de processus sont abandonnés ?

  • Et combien aboutissent réellement ?

La Suisse dispose pourtant d’un appareil statistique très développé.

L’Office fédéral de la statistique observe notamment les créations et cessations d’entreprises, leur survie, leur croissance et l’évolution de la population des entreprises actives.

Mais une transmission n’est ni nécessairement une création ni nécessairement une cessation.

L’entreprise peut conserver sa raison sociale, ses collaborateurs, ses clients, ses actifs et son activité alors que son propriétaire ou sa direction ont changé.

Économiquement, un événement majeur s’est produit. Statistiquement, l’entreprise peut continuer à apparaître comme la même entreprise.

Certaines enquêtes permettent de mieux comprendre les modes de succession.

Le Portail PME de la Confédération, citant l’Enquête sur la succession d’entreprise 2022, indique notamment qu’environ 42 % des PME transmises le sont à un descendant direct, 11 % à une autre personne apparentée et 23 % à des collaborateurs ou membres de la direction extérieurs à la famille.

Ces données éclairent le phénomène.

Elles ne constituent cependant pas encore une observation continue de l’ensemble du parcours de transmission des PME suisses.

TRANSACTION ET TRANSMISSION, DEUX TEMPORALITÉS DIFFÉRENTES

Cette difficulté tient aussi au vocabulaire.

Une transaction peut généralement être datée. Il existe un cédant, un acquéreur, un prix, des contrats et un moment où la propriété change de mains.

La transmission est un processus plus long. Elle peut commencer bien avant la transaction et se poursuivre après celle-ci.

Car transférer la propriété d’une entreprise ne signifie pas automatiquement avoir transféré ce qui lui permet de fonctionner.

  • Des responsabilités doivent changer de mains.

  • Des relations avec certains clients, fournisseurs ou partenaires doivent parfois être reprises.

  • Des connaissances doivent devenir accessibles à d’autres.

  • Des collaborateurs doivent gagner en autonomie.

  • Des décisions auparavant concentrées doivent être redistribuées.

  • Des relais doivent être capables de fonctionner lorsque les personnes historiques ne sont plus présentes.

Cette distinction est particulièrement importante dans les PME, où le fonctionnement de l’entreprise peut rester fortement lié à son propriétaire.

Une transaction peut donc être réalisée sans que l’ensemble de la transmission soit achevé.

ANGLE MORT 2 : QUE DEVIENT L’ENTREPRISE APRÈS LA TRANSACTION ?

C’est ici qu’apparaît une deuxième difficulté, probablement plus importante encore.

Prenons deux PME comparables.

Dans la première, les principales relations clients sont partagées. Plusieurs personnes maîtrisent les savoir-faire essentiels. Les responsabilités sont distribuées. Les accès critiques sont sécurisés. Des relais existent et peuvent réellement prendre la suite.

Dans la seconde, une part importante des décisions, des relations et des connaissances reste concentrée chez quelques personnes.

Les deux entreprises peuvent avoir trouvé un acquéreur.

Les deux transactions peuvent avoir été conclues.

Mais les deux entreprises ont-elles réellement la même capacité à continuer ?

Les statistiques de transmission répondent difficilement à cette question.

Or, dans une transmission, la continuité ne dépend pas uniquement de l’existence juridique de l’entreprise.

Elle dépend de sa capacité à maintenir ses fonctions essentielles lorsque les personnes, les responsabilités ou la gouvernance changent.

TROUVER UN ACQUÉREUR NE RÈGLE QU’UNE PARTIE DU PROBLÈME

Une grande partie du débat public sur la succession des PME porte naturellement sur la recherche d’un successeur.

C’est essentiel.

Le Portail PME de la Confédération indique d’ailleurs, en se référant aux travaux de KMU Next, qu’environ une PME sur trois disparaîtrait faute de repreneur.

Mais l’existence d’un acquéreur ne garantit pas à elle seule la continuité.

Entre trouver quelqu’un pour reprendre l’entreprise et rendre l’entreprise capable de fonctionner avec cette personne, il existe un processus économique, organisationnel et humain beaucoup moins visible.

Cette distinction peut avoir des conséquences très concrètes.

  • Une relation commerciale qui ne survit pas au départ du cédant peut affecter le chiffre d’affaires.

  • Un savoir-faire détenu par une seule personne peut interrompre une fonction essentielle.

  • Une décision que personne d’autre ne sait prendre peut ralentir l’organisation.

  • Un relais identifié mais insuffisamment préparé peut exister sur l’organigramme sans être immédiatement opérationnel.

Ces fragilités ne signifient pas nécessairement que l’entreprise échouera.

Elles indiquent cependant que la transaction ne suffit pas à décrire le risque de continuité.

DE L’ANGLE MORT STATISTIQUE À L’ANGLE MORT ÉCONOMIQUE

Deux questions différentes apparaissent donc.

La première est statistique :

combien d’entreprises sont réellement transmises chaque année en Suisse ?

La seconde est économique :

parmi celles qui le sont, combien disposent réellement des capacités nécessaires pour continuer sans les personnes dont elles dépendaient auparavant ?

Nous savons mesurer la valeur d’une entreprise.

Nous analysons sa rentabilité, son endettement, ses flux financiers, son marché et ses perspectives.

Nous pouvons documenter juridiquement une transaction.

Mais la capacité de l’organisation à continuer lorsque certaines personnes disparaissent du système reste beaucoup plus difficile à observer.

Pourtant, cette capacité peut influencer la création de valeur future, le financement de l’acquisition, le risque pris par l’acquéreur ou l’investisseur et, finalement, la pérennité de l’entreprise.

PEUT-ON RENDRE CETTE FRAGILITÉ PLUS VISIBLE ?

C’est à partir de cette question que nos travaux chez Binôme+ ont progressivement évolué.

Nos échanges avec des professionnels de la transmission nous ont conduits à nous intéresser à cet espace situé entre la réussite de la transaction et la continuité effective de l’entreprise.

Nous utilisons pour l’explorer une notion de travail : la dette de transmission.

Elle désigne l’accumulation de fragilités lorsque des responsabilités, connaissances, décisions, relations ou ressources nécessaires au fonctionnement de l’entreprise restent trop concentrées, insuffisamment partagées ou sans relais réellement opérationnel.

Cette notion doit encore être confrontée aux travaux existants, aux données et à l’expérience des professionnels.

Mais elle conduit à déplacer légèrement la question.

Il ne s’agit plus seulement de demander :

Combien de PME devront être transmises ?

Ni même :

Combien trouveront un acquéreur ?

Une troisième question apparaît :

Combien sont réellement préparées à continuer ?

Pour une économie dont une part importante du tissu entrepreneurial repose sur les PME, cette information pourrait être loin d’être secondaire.

RÉFÉRENCES AYANT ÉCLAIRÉ CETTE RÉFLEXION

Secrétariat d’État à l’économie (SECO) – Portail PME. Chiffres sur les PME : types de successions. Données notamment issues de Dun & Bradstreet et de l’Enquête sur la succession d’entreprise 2022. URL : https://www.kmu.admin.ch/fr/chiffres-sur-les-pme-types-de-successions

Office fédéral de la statistique (OFS). Démographie des entreprises (UDEMO). URL : https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/industrie-services/entreprises-emplois/demographie-entreprises.html

Office fédéral de la statistique (OFS). Créations, cessations et population des entreprises actives. URL : https://www.bfs.admin.ch/asset/fr/px-x-0602030000_202

Secrétariat d’État à l’économie (SECO) – Portail PME. Réussir la transmission de son entreprise. URL : https://www.kmu.admin.ch/fr/reussir-la-transmission-de-son-entreprise

Secrétariat d’État à l’économie (SECO) – Portail PME. Entreprises : comment bien préparer sa succession. URL : https://www.kmu.admin.ch/fr/entreprises-comment-bien-preparer-sa-succession

Secrétariat d’État à l’économie (SECO) – Portail PME. Les recettes pour trouver un repreneur. URL : https://www.kmu.admin.ch/fr/les-recettes-pour-trouver-un-repreneur


Publié initialement sur LinkedIn le 14.08.2026. Voir l’article original.